L’air parisien hanté par des pesticides interdits

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Du 26 juin 2018 au 25 juin 2019, Airparif a conduit une campagne exploratoire des pesticides dans l’air. Après le printemps 2006 et une deuxième période sur 2013/2014, il s’agit de la troisième campagne de ce genre en Île-de-France. Elle s’inscrit cette fois dans le cadre d’une campagne nationale voulue par le gouvernement depuis un rapport de la Cour des comptes de 2015 recommandant à l’État de « rendre obligatoire la surveillance par les Associations Agréées de Surveillance de la Qualité de l’Air (AASQA) de la présence dans l’air des pesticides les plus nocifs ».

Airparif a retenu deux sites de mesure pour cette nouvelle campagne :
– une station urbaine située dans le 18earrondissement de Paris ;
– une station périurbaine située à Rambouillet (Yvelines).

L’organisme francilien a ciblé des substances entrant dans la composition des produits phytopharmaceutiques ainsi que dans certains biocides, médicaments vétérinaires et antiparasitaires (à usage humain) et en a recherché 72 (27 herbicides, 23 insecticides et 22 fongicides) pour en trouver 30 au moins une fois (13 herbicides, 7 insecticides et 10 fongicides).

Résultat : un plus grand nombre de substances (28) a été détecté à Paris qu’à Rambouillet (25). Parmi ces substances, deux posent question : l’acétochlore et la butraline, spécifiques au site parisien. L’acétochlore est un herbicide essentiellement utilisé dans la culture du maïs et dont l’usage est interdit en France depuis 2013, selon l’Institut national de l’environnement industriel et des risques (Ineris), qui précise dans une étude de 2016 qu’il n’y a pas « de source non intentionnelle de cette substance dans l’environnement ». Quant à la butraline, autre herbicide, elle est interdite dans toute l’Union européenne depuis 2008.

On retrouve aussi spécifiquement à Paris le fenarimol, un fongicide utilisé en horticulture, la cyperméthrine, un insecticide plutôt utilisée en agroforesterie, et lepiperonyl butoxyde, un synergisant dont la fonction est d’accroître la toxicité des pesticides et de les maintenir, dans leur forme toxique, pendant de plus longues périodes. Toutefois, les concentrations mesurées à Paris de toutes les substances sont inférieures à celles mesurées à Rambouillet : 11 % des substances dépassent 1 ng/m3 à Paris contre 16 % à Rambouillet.

La longue campagne d’Airparif a aussi permis d’évaluer la variabilité saisonnière. Première constatation : des pesticides, que ce soit en zone urbaine ou en zone rurale, on en trouve dans l’air toute l’année. Deuxième constatation : ils sont plus nombreux au printemps (au moins 10 sur chacun des sites). Troisième constatation : les concentrations maximales sont relevées à l’automne. « En effet, note Airparif, trois herbicides principalement utilisés à cette période de l’année se démarquent en termes de concentrations : le prosulfocarbe, le tri-allate et la pendiméthaline. »

Le prosulfocarbe est un herbicide utilisé majoritairement pour les pommes de terre, les carottes ou les oignons. Un peu trop utilisé même, selon l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), qui a relevé de telles surconcentrations qu’elle a classé ce pesticide comme préoccupant. Effectivement : sa concentration mesurée par Airparif atteint 89 ng/m3 à Rambouillet et 36 ng/m3 à Paris.

La pendiméthaline, utilisée essentiellement pour les céréales, est aussi très présente dans l’air de Rambouillet : un maximum de 28 ng/m3 contre 5 ng/m3 à Paris. Quant au tri-allate, qui possède la jolie formule chimique brute C10H16Cl3NOS, il a été mesuré jusqu’à 5 ng/m3 à Rambouillet et 3 ng/m3 à Paris.

Étant donné leurs spécificités, il n’est pas étonnant de croiser ces substances dans l’air rambolitain puisque 17 % seulement de la commune de Rambouillet sont urbanisés. Pour le 18earrondissement parisien, urbanisé à 91 %, c’est plus délicat. La Mairie de Paris a éliminé tous les produits phytosanitaires pour l’entretien de ses espaces verts depuis 2015. Les particules présentes sont donc forcément issues de l’épandage des surfaces agricoles. Or, on sait effectivement qu’en fonction des conditions météorologiques, de 25 à 75 % des produits phytosanitaires ne se déposent pas sur les aires traitées.

En fin d’étude, Airparif a comparé ses relevés entre cette campagne et celle de 2013 sur la période printanière. En site rural, le nombre de pesticides détectés dans l’air a baissé, de 20 à 17 – trois fongicides manquant à l’appel. En site urbain, c’est plus critique puisque l’on passe de 18 à 21 substances détectées. Autrement dit, l’air urbain se charge plus en pesticides que l’air des campagnes. En cause, les herbicides et les insecticides, multipliés par deux en cinq ans.

« Au niveau national, l’objectif de cette campagne est de faire un état des lieux des résidus de pesticides présents dans l’air », écrit Airparif. Qui précise : « Cet état des lieux permettra, à terme, de définir une stratégie de surveillance nationale des pesticides dans l’air ambiant. » Il faut effectivement rappeler que la surveillance des pesticides dans l’air n’est pas rendue obligatoire et que leur concentration ne fait l’objet d’aucune réglementation. Il n’est donc pas défini de limite acceptable.

Pour autant, l’utilisation des produits phytosanitaires fait l’objet de contraintes. Depuis le 1erjanvier 2017, la loi Labbé interdit leur utilisation pour l’entretien des espaces verts, forêts, promenades et voiries. En décembre 2019, des distances minimales de traitement ont été mises en place à proximité des habitations. Enfin, ce 2 juillet 2020, l’ex-ministre de la Transition écologique, Élisabeth Borne, a décidé, à compter du 1erjuillet 2022, d’interdire l’utilisation des produits phytosanitaires « dans tous les lieux de vie en dehors des terrains de sports de haut niveau. Ces interdictions comprennent notamment les jardins des copropriétés, les parcs et jardins privés, les résidences hôtelières, les campings, les jardins familiaux, les parcs d’attractions, les zones commerciales, les lieux de travail, les cimetières, les établissements d’enseignement et les établissements de santé. »

Méthodologie de l’étude d’Airparif
La campagne de mesure s’est déroulée du 26 juin 2018 au 25 juin 2019, avec une fréquence d’échantillonnage variable dans l’année, en fonction des périodes de traitement des végétaux. Il y a eu ainsi 1 prélèvement par semaine aux mois d’avril, mai et juin, octobre et novembre, 1 prélèvement toutes les deux semaines aux mois de mars, juillet août, septembre et décembre et 1 prélèvement par mois en janvier et février.
Les prélèvements se sont faits sur 168 h (7 jours), généralement du mardi au mardi, de manière simultanée sur les deux sites de mesures.
Au total, il y a eu 34 prélèvements sur chaque site de mesure au cours de cette campagne nationale, plus 5 ajoutés par Airparif (de mars à septembre, en lien avec les résultats des campagnes précédentes [printemps 2006 et 2013/2014], qui ont montré que les teneurs en pesticides étaient plus fortes au printemps). Seul un échantillon a dû être invalidé suite à un volume de prélèvement trop faible, sur le site de Rambouillet.
La station urbaine de fond du réseau de mesure située dans le 18e arrondissement de Paris, 7 rue Ferdinand Flocon a été retenue pour caractériser la présence des pesticides dans un environnement urbain dense. En effet, l’espace urbain occupe 91 % de la superficie de cet arrondissement, les 9 % restants sont des espaces ouverts artificialisés. Les arrondissements et communes limitrophes au 18e arrondissement de Paris ont un espace urbain occupant au minimum 80 % de leurs superficies.
La station périurbaine de Rambouillet, située 5 rue de l’Étang d’Or à Rambouillet, dans les Yvelines (78) est implantée aux abords du stade du vieux moulin et n’a jamais été instrumentée pour la mesure de pesticides. Ce site a été retenu pour caractériser la présence de pesticides en milieu rural, 17 % de la superficie de la commune de Rambouillet étant urbanisée.

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