Merci Raymond : « Notre rôle est de mettre en valeur ceux qui nourrissent la ville »

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Guillaume Hadjigeorgiori de Merci Raymond
Crédit : Merci Raymond
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INTERVIEW. Guillaume Hadjigeorgiori est cofondateur et directeur du développement du collectif Merci Raymond qui a fêté ses cinq ans. À sa manière, Merci Raymond démontre que l’agriculture urbaine est loin d’être de la simple production de fruits et légumes en ville, mais un écosystème de réconciliation entre l’urbain, le périurbain et les quartiers, un cercle vertueux qui fait naître du lien social et suscite des vocations, un ensemble intégré de pratiques économiques pour la rendre pérenne.

Qui est Merci Raymond ?

Au départ nous étions un collectif, aujourd’hui on se développe plutôt à l’échelle d’une PME. Notre credo est de revitaliser les villes, en accompagnant leurs acteurs, pour les rendre plus vertes et plus gourmandes. Autour de trois grands axes : l’aménagement végétal intérieur (bureaux, espaces de coworking, hôtels), l’aménagement urbain au niveau paysager et l’agriculture urbaine, que ce soit à l’échelle de bâtiments ou à celle de fermes urbaines.

D’où viennent les projets que vous développez ?

D’acteurs privés de l’entreprise, de foncières qui veulent dynamiser des actifs qui ne sont plus guère utilisés comme des parkings de centres commerciaux, de promoteurs immobiliers pour valoriser des sous-sols, des toitures, des friches urbaines ou de collectivités que l’on accompagne de plus en plus dans leur projet de fermes urbaines.

Comment vous accueillent les promoteurs immobiliers ?

On commence à avoir une bonne entente avec eux. Nous collaborons avec certains d’entre eux depuis trois ans et certains projets commencent à voir le jour. Le temps de l’immobilier est un temps long. D’autant que dans le cadre de fermes urbaines, nous intervenons très en amont du projet en interrogeant les acteurs locaux, les collectivités, les associations et les habitants concernant leurs attentes. Nous pouvons intervenir même avant la phase concours pour la définition des cahiers des charges.

Vous n’êtes donc pas seulement des jardiniers ?

Jardiniers ou menuisiers sur le terrain pour mener concrètement nos projets. Cela représente un tiers de nos effectifs. Nous sommes aussi un bureau d’études qui accompagne les projets plus en amont grâce à des ingénieurs agronomes, des architectes ou des paysagistes.

L’agriculture s’inscrit dans le paysage. Est-ce que vous rencontrez encore des freins ?

C’était beaucoup plus difficile il y a cinq ans lorsqu’on a commencé. Le challenge consiste surtout à savoir comment supporter financièrement l’exploitation de ces projets. Cela fait plusieurs années que les villes voient naître des initiatives en la matière, mais qui ne vont pas forcément au bout.

Pour que les projets deviennent pérennes, il faut agir sur plusieurs leviers économiques. Produire des fruits et des légumes, c’est bien, mais pas suffisant. Il faut pouvoir transformer des produits à peu de valeur ajoutée en associant des acteurs privés comme des restaurateurs ou des brasseurs. Il faut aussi proposer de la formation, de l’animation, voire de l’événementiel, qui sont aujourd’hui de véritables réponses aux charges d’exploitation d’une ferme urbaine. 

Quelle taille ont vos fermes ?

C’est assez variable et assez modeste. Pour l’instant, le plus grand projet qui nous occupe sera de 1,5 hectare. Nous avons des espaces de toiture qui vont de 200 à 2 000 m2. Nous avons pu remporter un joli projet à Boulogne-Billancourt : une toiture de 3 000 m2 au-dessus de bureaux avec un paysage comestible qui sera ouvert aux collaborateurs de l’entreprise, mais aussi aux habitants du quartier.

Vous plantez quoi ?

Pareil, c’est variable, c’est fonction des besoins exprimés par les parties prenantes que l’on interroge. On discute avec les restaurateurs du quartier, avec des brasseurs motivés pour avoir du houblon. On intègre la palette végétale de leurs besoins et eux s’engagent à payer une partie des récoltes.

Quelle forme prend cette agriculture urbaine ?

Il y a ce que l’on peut appeler la « low tech », notamment la permaculture où l’on cultive en pleine terre avec des méthodes traditionnelles, sans pesticides et sans machinerie. En sous-sol ou sur toiture, on sera plus amené à utiliser des technologies avancées comme l’hydroponie, l’aéroponie, la culture sous LED pour les champignons. L’investissement initial sur ces projets est plus élevé et il permet une meilleure rentabilité sur la production. L’avantage avec la « low tech », c’est qu’on peut diversifier les activités.

Comment définissez-vous les prix de vos produits ?

On s’adapte au marché. De manière générale, on est sur des prix équivalents à ceux du bio, par exemple pour les épiceries locales que l’on fournit beaucoup. Certains produits ont une valeur ajoutée plus forte, comme les micro-pousses qui sont très prisées par les chefs des restaurants gastronomiques.

Avez-vous une idée de votre production mensuelle ?

Nous sommes sur une économie localisée par site de production. Sur certains sites, cela peut aller jusqu’à 8 tonnes par an. À l’avenir, nous devrions pouvoir rendre autonomes des cantines d’école avec une production beaucoup plus importante.

C’est une agriculture de marge plutôt qu’une manière de nourrir les villes.

L’agriculture urbaine est une agriculture complémentaire. Une ferme urbaine peut vite parvenir à une rupture de stock. Aujourd’hui, ce qui nourrit les villes c’est l’agriculture périurbaine. Que l’on soit mis en lumière nous permet de mettre en lumière ceux qui nourrissent vraiment les villes. Notre rôle vise à sensibiliser, à amener les consommateurs à respecter les produits de saison que cultivent les maraîchers, à faciliter les canaux de distribution directe, à intégrer les maraîchers dans les projets d’AMAP et à les soutenir contre l’artificialisation des sols. C’est notre rôle d’organiser des séminaires et des ateliers de formation chez les maraîchers bio et en permaculture.

Jardiniers et pédagogues.

C’est une pédagogie que l’on met aussi en place depuis quatre ans avec des bailleurs sociaux dans des cités réputées « difficiles ». La crise sanitaire nous a révélé le contraste flagrant d’accessibilité à une nature saine entre les habitants des centres urbains et ceux des quartiers périphériques. Notre démarche est celle de développer de plus en plus des potagers solidaires. Nous sommes déjà présents sur cinq sites, dont un Grigny et l’autre à Stains. Ce sont des projets où l’on implique les habitants, les écoles et les associations locales. Et ça marche bien. Des collectifs de jardiniers se créent, les gens s’approprient le site, donnent eux-mêmes des cours de jardinage aux plus jeunes. Hormis les 15-25 ans qui sont une cible difficile à atteindre, tous les âges sont représentés.

Cette vocation pédagogique, c’est quelque chose que vous aviez défini en créant votre collectif ou que vous avez découvert ?

On l’a découvert en intervenant à la Grande Borne à Grigny il y a quatre ans. L’engouement des habitants du quartier nous a agréablement surpris et séduit. Très vite, le projet a pris de l’ampleur. Cela a même créé des dynamiques externes imprévues comme des cours de cuisine. Ces potagers urbains prennent leur essor et des formes qui varient de l’un à l’autre avec la création d’un lien social nouveau.

Nous avons même découvert un nouvel enjeu : celui de révéler des métiers dont les plus jeunes n’ont pas forcément connaissance. Nous en embauchons en Service civique pour les former et, peut-être, susciter des vocations.

À vous comme à d’autres, la crise sanitaire que l’on vit est en train de vous donner raison. C’est une opportunité historique. Qu’allez-vous en faire ?

Il est certain que nous sommes plus écoutés aujourd’hui. Notre souhait est d’infléchir sur les politiques urbaines, d’accompagner les acteurs décisionnaires de la ville pour qu’elle soit plus verte et plus durable. Merci Raymond agit surtout dans une dimension urbaine. Demain, c’est aussi la relation entre les maraîchers et les petites communes que l’on souhaite promouvoir.