Dans Paris 19, la science comportementale au service du tri

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Tri des déchets Paris Habitat E3D
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Depuis le mois de mai, Paris Habitat expérimente avec l’entreprise E3D-Environnement un programme d’accompagnement des habitants au tri des déchets au sein du quartier Danube. Où l’action sur le grand nombre passe par le changement individuel.

Dans le 19e arrondissement de Paris, entre le parc des Buttes-Chaumont et le boulevard périphérique, les 18 hectares du quartier Danube sont classés en zone prioritaire. Le système d’information géographique (SIG) de la politique de la ville y recense un taux de pauvreté de 35,1 % (16,1 % à Paris) ; 26,4 % des 16-25 ans sont non scolarisés et sans emploi (9 % à Paris) ; la part des ménages imposés s’élève à 40 % (69 % à Paris) ; les prestations sociales y représentent 13,6 % des revenus des ménages (2,8 % à Paris). C’est là où se dresse la fameuse Cité Blanche, construite en 1978 par les architectes Marcel Lods, Paul Depondt et Henri Beauclair, et qui vient de faire l’objet d’une importante rénovation. Au sein de plusieurs groupes immobiliers différents, Paris Habitat, bailleur social de la Ville de Paris, y gère 2 700 logements pour 4 800 habitants. Une présence forte, donc.

« Territoire zéro déchet »

Depuis plusieurs années, Paris Habitat réfléchit à une approche globale sur la propreté des quartiers où il intervient, incluant la propreté au sens large, le patrimoine bâti, les équipements et la sensibilisation au tri. Depuis plusieurs années aussi, le bailleur a pris l’habitude de travailler avec l’entreprise E3D-Environnement pour aider ses locataires face à la précarité énergétique. E3D se sert des sciences comportementales pour changer les habitudes des citoyens en matière de développement durable. Profitant d’un appel à manifestation d’intérêt lancé par l’éco-organisme Citeo, Paris Habitat s’est associée à E3D pour lancer un projet sur Danube qui correspondrait à la notion de « territoire zéro déchet » portée par la Ville de Paris.

« Un hic puisque la Ville, depuis l’automne 2019, a fait du 19e arrondissement l’un des territoires expérimentaux de sa nouvelle collecte de déchets alimentaires »

Sont venus s’ajouter à cette opportunité un constat partagé et une expérimentation. Le constat : « On s’est rendu compte avec la Ville de Paris que la mise en œuvre du tri était relativement moins bien prise en compte sur ce site-là que sur d’autres sites de Paris Habitat », note Frédéric Winter, directeur des politiques sociales de Paris Habitat. Un hic puisque la Ville, depuis l’automne 2019, a fait du 19e arrondissement l’un des territoires expérimentaux de sa nouvelle collecte de déchets alimentaires avec l’installation de 3 000 nouveaux bacs marron et la distribution de 84 000 kits de tri aux habitants.

« Faites-ci, faites ça »

Ces kits, c’est justement ce que Paris Habitat ne souhaite pas produire dans le cadre de son projet pour Citeo : « On voulait s’engager dans une intervention innovante, explique Frédéric Winter. Éviter les campagnes de communication classiques avec leurs affiches. Éviter de dire aux gens “Faites-ci, faites ça“, mais les sensibiliser par le “faire“, provoquer l’adhésion. » C’est là qu’intervient E3D et sa méthodologie qui repose sur trois grands piliers. D’abord, l’appui des sciences comportementales. Explications de Julien Neau, directeur du développement chez E3D : « On fixe des objectifs techniques et on se pose la question de savoir par quelles actions atteindre ces objectifs. Un exemple : trier le verre. Comment une personne va trier le verre. Et de quelle manière on lui présente l’action pour qu’elle le trie facilement. Le cœur des sciences comportementales est là : dans la façon de présenter une démarche pour qu’elle soit adoptée. Cela suppose d’agir sur un grand nombre de leviers pour pouvoir s’adapter à chacun, car nous sommes tous différents, notre vécu est différent, notre personnalité est différente et les raisons de réaliser telle ou telle action, aussi vertueuse soit-elle, peuvent être très différentes. »

Pilier 2 : agir à grande échelle. Les dispositifs que déploient E3D sont massifs. Ici, ce sont 2 700 logements qui sont concernés avec une recherche de taux de mobilisation d’environ 70 %. Pour accomplir cela, il faut des discours normés, conçus par des experts, puis formalisés en outils numériques pour diffuser un contenu individualisé à grande échelle. Enfin, le pilier 3 consiste à animer le dispositif sur le terrain. Julien Neau : « Cela démarre par un porte-à-porte au cours duquel les habitants prennent déjà des engagements sur de premières actions. Par la suite, ils seront appelés toutes les six semaines environ. Chaque appel est constitué de trois phases : nous leur donnons un résultat sur le projet pour leur montrer qu’ils ne sont pas les seuls à agir / nous enregistrons leur retour sur leur action / selon leur témoignage, nous proposons ou pas une nouvelle action, alors plus exigeante. »

« Que 70 % des gens ouvrent leurs portes, soient prêts à répondre aux questions et à s’engager sur quelques gestes, c’est spectaculaire.« 

« On entre dans les foyers »

La grande innovation de ce type de dispositif réside dans sa massification. Frédéric Winter en est convaincu « : Que l’on puisse toucher 70 % de nos locataires, c’est exceptionnel. Que 70 % des gens ouvrent leurs portes, soient prêts à répondre aux questions et à s’engager sur quelques gestes, c’est spectaculaire. » D’autant que l’intervention peut s’agrandir en un cercle vertueux sur l’entièreté d’un quartier. Débutée en mai 2021 pour durer jusqu’en juin 2022, elle touche, depuis ce mois d’octobre, les acteurs locaux de Danube. E3D identifie ceux qui sont prêts à mettre en place certaines pratiques anti-déchets, comme la mise en place d’un rayon vrac pour les commerçants, et peut leur communiquer les intentions de la population en la matière. Elle est en mesure de le faire parce qu’elle « entre dans les foyers, comme l’explique Julien Neau. Dans nos échanges avec les habitants, ils évoquent toutes sortes de problématiques, toutes sortes de difficultés personnelles. Notre travail consiste aussi à faire remonter ces difficultés à Paris Habitat pour les transformer en actions positives. Il faut une communication réciproque : que les gens agissent pour leur quartier et, en échange, que le bailleur ait conscience des actions de ses locataires pour les aider. »

« Les différences se lissent »

Ainsi, ce dispositif qui tend à modifier les comportements repose-t-il sur la massification et l’individuation. Mais est-ce efficace ? En l’état actuel des choses il est encore un peu tôt pour le dire. Tout au plus sait-on qu’à La Roquebrussanne, petite commune du Var où E3D a expérimenté sa solution auprès de 1 486 foyers, les mesures à son issue ont donné : -7,6 % de tonnage cumulé d’ordures ménagères et +45 % de tonnage cumulé en tri d’emballages. Évidemment, pour Paris Habitat et la Ville de Paris, « l’objectif est qu’il y ait plus de déchets triés et la dimension du tonnage est importante », dit Frédéric Winter. D’ailleurs, le bailleur est parvenu à persuader Veolia, non sans mal, de modifier sa tournée pour organiser une collecte spécifique au périmètre du projet.

Mais la mesure de la réussite ne se prononce pas qu’en tonnes. « Ce qui nous intéresse, avec la Ville de Paris et Citeo, c’est aussi ce qu’il en est en matière de comportements », poursuit Frédéric Winter. Le but de toute expérimentation étant sa généralisation, il faut en connaître tous les tenants et les aboutissants. Nul ne peut savoir, en effet, si le quartier ou la ville en question ne forment pas des exceptions, si une certaine conjoncture n’a pas nui ou favorisé le projet. Julien Neau : « Avec les outils numériques, nous avons une connaissance en temps réel des actions des résidents et de leurs conséquences. Cette analyse comportementale est essentielle, car elle n’est pas intuitive, mais basée sur des faits, avec un niveau de finesse qui intéresse les donneurs d’ordre pour pouvoir dupliquer la méthode. » Elle a, par exemple, permis à E3D de se rendre compte que dans ces quartiers prioritaires, où la population est stigmatisée, son approche visant à valoriser l’action des habitants était mieux accueillie. « Cela rebat les idées reçues. Entre un quartier favorisé et de l’habitat populaire, dès qu’il faut rentrer dans l’action, les différences se lissent », conclut Julien Neau.