Paris, ses chaos, son esthétique, son Manifeste

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Projet 1000 arbres paris
Contraste entre un Paris minéral et un Paris végétal : le projet 1000 arbres, lauréat de Réinventer Paris. Crédit : groupe OGIC
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En lançant son « Manifeste pour une nouvelle esthétique parisienne », la Ville de Paris pose une nouvelle pierre à l’architecture de son futur PLU bioclimatique. Avec un crédo : affirmer le Paris végétal. Et une nécessité : retisser une identité partagée au sein d’une métropole cabossée par les crises.

La Ville de Paris s’apprête à entrer dans un long processus de révision de son plan local d’urbanisme (PLU). Une révision décidée par sa maire socialiste, Anne Hidalgo, dès le début de sa nouvelle mandature, en juillet 2020. Pour cela, un objectif : doter la capitale d’un PLU bioclimatique, qui doit répondre aux nouveaux enjeux environnementaux. Et un mode opératoire : la concertation à grande échelle, afin de se conformer aux nouvelles exigences de la démocratie participative.

Une conférence, 30 propositions

Du 26 septembre au 12 octobre, cent citoyens tirés au sort ont été amenés à plancher pour définir les sujets incontournables de cette révision qui seront soumis au Conseil de Paris au mois de décembre. En complément, une consultation élargie à tous les habitants du Grand Paris a été organisée sur le site idee.paris.fr, donnant lieu à plus de 1 000 contributions. De cette première séquence participative, il ressort 30 propositions articulées autour de 6 thèmes : vie quotidienne ; espace public et mobilité ; cadre bâti et patrimoine ; habitat et solidarité ; nature, biodiversité et paysage ; travail, économie et attractivité.

Certaines de ces propositions ont fait l’objet d’une large majorité, comme :
– optimiser et moderniser les éclairages publics afin de réduire leur empreinte écologique ;
– contraindre à l’utilisation de matériaux éco-responsable dans l’infrastructure urbaine afin de réduire la pollution sonore, visuelle, environnementale et lumineuse ;
– réhabiliter des immeubles de bureaux et construire des résidences étudiantes ;
– créer des espaces publics intergénérationnels pour le travail et les rencontres sociales.

D’autres ont été beaucoup moins consensuelles. Notons :
– consulter les citoyens sur les types de commerces qu’ils souhaiteraient avoir dans leur quartier et établir des quotas par commerces ;
– installer des bandes végétalisées pour démarquer les différentes voies et installer des bandes colorées et réfléchissantes au niveau des carrefours et passages piétons afin de favoriser la circulation de chacun ;
– créer des espaces de stationnement dédiés aux artisans ;
– limiter la concentration des tours à la (seule) périphérie de Paris, tout en assurant une distance minimale entre elles.

Des enjeux multiples, un pilier

Une deuxième séquence est entrée en vigueur le 20 novembre avec le lancement par Emmanuel Grégoire, premier adjoint, en charge de l’urbanisme, de l’architecture, du Grand Paris et des relations avec les arrondissements, d’un « Manifeste pour une nouvelle esthétique parisienne ». 

Il est vrai, l’exécutif parisien fait face à de nombreuses critiques sur ce que certains appellent un enlaidissement de Paris, l’érection de tours, la perte d’identité parisienne de certains quartiers, l’aménagement des pistes cyclables temporaires et leur fameuse couleur jaune, l’encerclement de la tour Eiffel par des parois de sécurité… D’autres, au contraire, voient en Paris une ville-musée.

Il est vrai aussi que l’exécutif parisien doit gérer l’héritage d’une capitale connue pour sa beauté, sa signature haussmannienne reconnaissable entre toutes, et l’adapter à une somme impressionnante d’enjeux : les pollutions (sonore, atmosphérique, visuelle), le dérèglement climatique et ses épisodes caniculaires, l’adaptation aux crises, les mobilités émergentes, la production massive de logements sociaux pour faire face à la gentrification, la rénovation énergétique des bâtiments, l’autonomie alimentaire, le partage de l’espace public, la propreté. Entre autres. Tout cela dans le contexte de la préparation au plus grand événement planétaire : les Jeux olympiques de 2024.

Paris veut donc affronter cette équation à multiples inconnues en se bâtissant une nouvelle cohérence esthétique : une doctrine pour repenser le paysage urbain parisien avec une définition en amont de son design, afin notamment d’éviter de subir la procédure de marché public et ses décisions prises bien souvent en fonction seule du prix. Et ce manifeste qu’elle met en œuvre, elle souhaite le bâtir autour d’un pilier : la végétalisation. Pilier aujourd’hui commun à de nombreuses métropoles. Pilier en continuité avec la politique menée depuis plusieurs années, que ce soit à travers l’appel à projets Réinventer Paris, la volonté de faire naître des forêts urbaines ou la promotion des jardins partagés et des fermes et potagers urbains. Pilier qui ne fait plus vraiment débat tant il emporte l’adhésion populaire, notamment depuis le confinement du printemps qui a révélé un manque criant de nature en ville.

« Un lien entre la forme et les valeurs »

En 2009, Nicolas Sarkozy, alors président de la République, ouvrait la grande exposition consacrée au Grand Paris par ce discours : « Le Vrai, le Beau, le Grand, c’est exactement ce que nous voulons faire avec le Grand Paris. Le Beau, parce que la beauté, on l’a trop oubliée, est une dimension essentielle de la qualité et de la dignité de la vie humaine et parce que parmi toutes les inégalités qui sont insupportables, l’inégalité d’accès à la beauté est l’une des plus désespérantes et des plus douloureuses. » Onze ans plus tard, l’esthétique urbaine est donc remise au goût du jour. Plutôt que de penser mobilité, logement ou développement économique, il s’agit de reconstruire une identité partagée, de réconcilier la ville avec ses habitants, tant cette ville se cabosse au fil des crises successives (économique, environnementale, migratoire, terroriste, sanitaire). Face au chaos, l’esthétique fait sens. Il n’est pas question que de patrimoine haussmannien, de beauté architecturale ou de design du mobilier urbain, mais de lien social. Comme l’explique la géographe Nathalie Blanc dans son ouvrage Nouvelles esthétiques urbaines :

« Promouvoir une certaine esthétique, c’est aussi promouvoir une éthique, une façon de se comporter les uns avec les autres, quelque chose de doux et de bienveillant à l’égard de la nature et de nos contemporains. Il y a un lien entre la forme et les valeurs. »

L’articulation du manifeste

Pour articuler ce vaste projet de « Manifeste pour une nouvelle esthétique parisienne », la Ville de Paris compte d’abord sur des mécanismes de participation locale « auxquels toutes les Parisiennes et les Parisiens seront invités à participer », sur la consultation de publics spécifiques aussi – écoles, agents de la Ville, créatifs (architectes, designers, paysagistes et urbanistes) -, et sur la mise en œuvre de trois livrables déclinés ainsi :
– une somme de contributions scientifiques sur l’esthétique parisienne pour laquelle seront sollicités de nombreux universitaires et professionnels et qui donnera lieu à une exposition au Pavillon de l’Arsenal ;
– l’intégration normative dans le PLU bioclimatique permettant d’affiner l’harmonisation, la hauteur, les matières qui feront les bâtiments de demain ;
– un référentiel d’actions pour l’administration parisienne sur le design urbain et le mobilier urbain.

En parallèle, l’exécutif parisien met en place sept groupes de travail sous la direction de ses adjoints :
– Rénovation urbaine et quartiers populaires ;
– Nouveaux enjeux de végétalisation et de mobilité ;
– Enjeux esthétiques de la mémoire et de la culture ;
– Accessibilité dans l’espace public ;
– Problématique du genre dans l’espace public ; 
– Référentiel des bonnes pratiques internes ;
– Groupe transversal budget et ressources humaines.

Le manifeste dans sa globalité sera rendu public à la fin de l’année 2021.